Ces écrivains romands qui pointent le bout de leur nez

photo: © iStock / eternal creative

Ils sont le vent du renouveau. Ces auteurs sont jeunes et ne s’interdisent rien. Encore inconnus hier, ils défendent leurs ouvrages avec passion.

Il y avait Ramuz, Chessex, Bouvier. Des noms forts au centre de la scène littéraire romande. Depuis quelques années, des auteurs plus jeunes, particulièrement nombreux, audacieux et sans complexe, se lancent eux aussi dans l’écriture. «Avant, il y avait un héritage fort, c’était difficile de prendre la relève. Mais, aujourd’hui, il y a une nouvelle vague avec davantage de liberté qui ne s’interdit rien», se réjouit Aurélie Sonnay, spécialiste du secteur littérature suisse à la Librairie Payot Lausanne.

Ancrage local assumé

Il est vrai que cette nouvelle génération touche à tout. Aucun genre n’est prisé en particulier, tout est exploré sans retenue. Sans que l’appartenance à la Suisse disparaisse non plus totalement. Antoine Jaquier ou Sébastien Meier se plaisent, par exemple, à inscrire leur histoire à Lausanne. Un ancrage local qui, selon Isabelle Falconnier, présidente du Salon du livre de Genève, n’est plus vu comme une tare: «La génération précédente se faisait facilement taxer de provinciale, mais, maintenant, les auteurs romands n’ont plus peur de cette étiquette. Désormais, ils s’assument. C’est l’un des effets positifs de la mondialisation, cette valorisation de ses racines et des territoires décentrés. Il y a une certain fierté, une prise de conscience que notre région, notre culture sont de qualité et importantes.»

«Quelque chose de magique»

Cette proximité porte d’ailleurs ses fruits. Aurélie Sonnay témoigne, en effet, d’un intérêt plus marqué qu’avant pour les écrivains romands: «Les clients nous demandent souvent des auteurs suisses pour retrouver des lieux d’ici.» Mais, d’un autre côté, «les livres qui se déroulent ailleurs attirent aussi l’attention, le côté universel intéresse les gens». C’est d’ailleurs tout le paradoxe de cette nouvelle génération. Auteurs francophones avant d’être romands, ils se plaisent à casser les étiquettes et à briser les barrières, comme en témoignent Quentin Mouron ou encore Elisa Shua Dusapin.

Il y a clairement une relève décomplexée

Cette nouvelle dynamique est aussi stimulée par l’AJAR, l’Association des jeunes auteurs romands, dont Aude Seigne et Fanny Wobmann font partie. Cette vingtaine d’auteurs de moins de 35 ans qui, notamment, écrivent à plusieurs mains des textes, transforment la littérature en un art vivant. «Quelque chose de magique est en train de se passer avec les auteurs de 30 à 40 ans. L’Institut littéraire suisse de Bienne y est sans doute pour quelque chose. Mais c’est aussi plus collectif, l’AJAR est un exemple. Il y a clairement une relève décomplexée», note Caroline Coutau, directrice des Editions Zoé.

 

Malgré un succès certain, ces jeunes auteurs ne vivent pas mieux que leur aînés. Heureusement, les bourses ou les prix peuvent les aider, mais pendant un moment seulement. En Suisse romande, on parle d’un best-seller à partir de 3000 exemplaires. Dès lors, quand on sait qu’ils touchent 10 % sur les prix de vente, autant dire qu’il n’est pas facile de joindre les deux bouts…

 

Cette situation ne semble toutefois pas les freiner pour autant. Créative, variée et dynamique, cette nouvelle vague vaut le détour. On vous laisse donc la découvrir à votre tour!

Marie Tschumi

 

LA NOUVELLE GÉNÉRATION D'ÉCRIVAINS ROMANDS

Fanny Wobmann, 33 ans (NE) – «Les auteurs romands se libèrent beaucoup»

Nues dans un verre d’eau, le deuxième roman de Fanny Wobmann sorti au début de l’année, raconte l’histoire d’une jeune femme, enceinte et dévouée qui va rester au chevet de sa grand-mère en fin de vie. Un thème cher à l’auteure qui constate, non sans déception, une société qui tente de cacher la vieillesse, alors qu’elle est toujours plus présente. Par ailleurs, pour l’écrivaine neuchâteloise, c’est aussi une façon d’exprimer cette période charnière des trentenaires, quand on commence à avoir des enfants et que, d’un autre côté, les grands-parents décèdent. Née à La Chaux-de-Fonds, la culture de sa région se retrouve dans ses lignes: «Il était important, pour moi, d’inscrire les rapports entre la grand-mère et sa petite-fille dans une culture du Jura neuchâtelois. Une telle relation est différente que dans d’autres pays du monde, avec une discrétion, une pudeur et, surtout, une tradition du silence. Dans ce livre, il y a aussi un langage propre, un helvétisme que j’ai fait exprès d’intégrer. A ce niveau-là, c’est un livre suisse romand.» Mais, excepté cet ancrage neuchâtelois, Fanny Wobmann tient davantage à être considérée comme une auteure francophone plutôt que romande. D’ailleurs, pour elle, c’est tout le défi et la volonté des jeunes écrivains d’aujourd’hui: «A l’époque, il était courant de parler de la Suisse, de ses lieux et de ses paysages, mais, aujourd’hui, les auteurs suisses romands se libèrent beaucoup. Le but est justement de dépasser ces frontières, d’être citoyens du monde.» Membre de l’AJAR, elle trouve d’ailleurs son bonheur, puisque, comme elle le dit elle-même, le but d’un tel collectif est de «décloisonner les barrières de la littérature qui est encore empêtrée dans une certaine tradition.»

Son livre:

  • Nues dans un verre d’eau, Ed. Flammarion

 


Sébastien Meier, 29 ans (VD) – «L’ancrage local est important»

Avec son deuxième polar Le nom du père, on retrouve l’ancien inspecteur de police Paul Bréguet, déjà personnage principal de son précédent livre Les ombres du métis, qui a d’ailleurs reçu le Prix Lilau 2015. Mais, cette fois-ci, Sébastien Meier nous plonge dans les coulisses du négoce international des matières premières: «J’ai dû mener une vraie enquête. J’aime calquer mes histoires dans une réalité très concrète. J’utilise le polar pour sa rigueur narrative et, grâce au suspense, il est plus facile de captiver le lecteur, surtout pour aborder ce genre de thématique!» De nouveau, la Suisse est au centre, et plus particulièrement Lausanne, là où vit l’auteur vaudois: «Cet ancrage local est très important, pas pour le chauvinisme, mais parce que je connais parfaitement cette ville. C’est donc davantage par affinité et pour l’atmosphère. Lausanne est très polarisable. Et la Suisse est un lieu parfait pour écrire des polars, elle est beaucoup moins blanche que ce que l’on croit!» Membre lui aussi de l’AJAR, Sébastien Meier fait partie de cette nouvelle vague, celle «qui n’a pas froid aux yeux». Ses livres, qu’il juge lui-même «politisés», n’ont pas non plus pour cible un public connaisseur ou restreint: «Je cherche à écrire des livres populaires de qualité.» Dans cette idée sortira tout prochainement un troisième volet qui clora sa trilogie.

Son livre:

  • Le nom du père, Ed. Zoé

 


Elisa Shua Dusapin, 24 ans (JU) – «Pas de confiance en moi»

«Ce qui me différencie des autres, c’est de ne pas avoir de réels ancrages, même si j’affectionne particulièrement le Jura, où j’ai passé une partie de mon enfance. Je ne peux pas dire que je suis une écrivaine spécifiquement romande, car l’identité, le rapport à la langue sont précisément les notions que j’explore.» D’un point de vue personnel déjà, puisque Elisa Shua Dusapin, Jurassienne de 25 ans, est née d’un père français et d’une mère sud-coréenne. Mais aussi dans ses lignes. Son premier roman, Hiver à Sokcho parle précisément de la croisée entre deux univers aux cultures propres. Le lecteur découvre l’histoire d’une jeune femme franco- coréenne qui vit dans une ville portuaire en Corée du Sud, Sokcho. Alors qu’elle-même ne s’est jamais rendue en Europe, elle rencontre un auteur de BD venu de Normandie. Sorti en 2016, le premier livre d’Elisa Shua Sapin va rencontrer un vif succès au dehors de nos frontières, tout comme ici, en recevant plusieurs prix, dont celui de Robert Walser. Et, pourtant, les lecteurs n’auraient jamais pu le découvrir. «Ma formation à l’Institut littéraire suisse de Bienne a été fondamentale. Jamais je n’aurais publié ce roman si l’un de mes profs ne m’avait pas encouragée. Je n’avais pas confiance en moi!» En pleine écriture de son prochain livre, la jeune auteure nous dit que la Suisse sera, cette fois-ci, «très présente». Mais préfère ne pas en dire plus. On se réjouit donc!

Son livre:

  • Hiver à Sokcho, Ed. Zoé

 


Quentin Mouron, 27 ans (VD) – «A la recherche de personnages»

Il n’a que 27 ans et, pourtant, il a déjà cinq livres à son actif, dont deux sont traduits. En 2011, son tout premier roman Au point d’effusion des égouts est encensé par la critique. Par sa plume assez sombre, il brave les interdits, même s’il admet qu’« il est devenu plus difficile de franchir ces barrières. Pour se distinguer, il faut aborder des thèmes originaux. Ma priorité est de cerner ce qui se passe aujourd’hui et de répondre à la question: “Quel est ce monde que j’ai sous les yeux ”?» Les questions existentielles se retrouvent d’ailleurs au premier plan de son dernier polar L’âge de l’héroïne. Suite de Trois gouttes de sang et un nuage de coke, on retrouve le détective atypique Franck qui enquête sur le vol d’une cargaison d’héroïne et va rencontrer Léa, orpheline au fond du Nevada. Là-aussi, l’histoire se déroule aux Etats-Unis. Car, pour Quentin Mouron, c’est là tout l’objectif de la littérature : dépasser les frontières pour pouvoir être lu par tous. Il n’a pas envie de se cantonner à une région : « L’ancrage romand, pour ce qui est des lieux, sont des points de détail. Je suis plutôt à la recherche de personnages singuliers. Mes histoires se passent aux Etats-Unis, parce que les paysages m’indiffèrent. » De nationalité canado-suisse, lui-même ne tient pas une étiquette en particulier: «Je n’ai pas le sentiment d’être un écrivain romand, la richesse de la Romandie étant justement la croisée de cultures très différenciées. » Tout comme ses lecteurs d’ailleurs. « Ils sont tous différents, avec leurs propres vécus. Je ne désigne jamais un public à l’avance, ce n’est pas mon intention, et c’est une illusion. »

Son livre:

  • L’âge de l’héroïne, Ed. La Grande Ourse

 


Antoine Jaquier, 46 ans (VD) – «J’essaie de coller à mon époque»

«En référence à Ramuz ou à Chessex, je préférerais qu’on dise que je suis dans une continuité plutôt que dans un renouveau! Cette nouvelle vague, j’y suis inclus, mais je n’ai pas l’impression d’en faire partie.» Antoine Jaquier, Vaudois de 46 ans, reçoit, en 2016, le Prix des lecteurs de la ville de Lausanne pour son roman Avec les chiens. Auteur connu de la scène littéraire romande, il avait déjà séduit et reçu le Prix Edouard Rod 2014 avec son premier livre sur la toxicomanie Ils sont tous morts. Toujours dans un registre plutôt sombre, son dernier roman Légère et court-vêtue, qui se situe entre la Suisse et la France, parle d’une blogueuse de mode lausannoise, Mélodie, 25 ans, qui va être confrontée aux attentats de Paris. Plus généralement, l’auteur porte, ici, un regard sur la génération Y (18-35 ans): «J’aborde les thèmes de société que je trouve importants, ce qui m’étonne, me touche, me révolte. L’une des qualités de l’écrivain, c’est l’observation, avoir un regard qui nécessite de faire un pas de côté et de voir les choses différemment des autres.» De quoi séduire n’importe quel lecteur, quel que soit son âge ou son horizon : «Je pense que mes livres sont tout à fait populaires. J’essaie de mettre du rythme, de coller à mon époque. C’est très important que le lecteur y trouve du plaisir, qu’il soit diverti. Et, pour moi, c’est aussi une manière d’encourager les prochaines générations à lire.»

Son livre:

  • Légère et court-vêtue, Ed. La Grande Ourse

 


Aude Seigne, 32 ans (GE) – «Un regard sur le monde»

«Si j’écris, c’est parce que je l’ai toujours fait, et c’est ce que je fais de mieux. La transmission, pour moi, est aussi importante. Je pense que les écrivains ont la responsabilité de porter un regard personnel sur le monde.» Aude Seigne, Genevoise de 32 ans, reçoit, en 2011, le Prix Nicolas Bouvier pour son premier ouvrage Chroniques de l’Occident nomade, puis, quatre ans plus tard, paraît Les neiges de Damas. Elle rejoint l’AJAR : «On parle d’une nouvelle vague d’écrivains romands et je pense que l’AJAR tient une place unique. Jamais, je n’avais autant ri en travaillant! L’orgueil est mis de côté, l’ego à l’extérieur.» Et de poursuivre: «La nouvelle génération se doit d’être plus libre, on écrit en lien avec l’évolution de la société, notamment avec internet.» A la fin du mois d’août sortira son prochain livre, Une toile large comme le monde qui, précisément, aborde ces questions. On rencontrera des personnages aux quatre coins du monde, de différentes générations qui vont tenter de totalement couper les ponts avec le numérique, pour ne plus être sollicités en permanence. Cette fois-ci donc, on quitte le monde du voyage pour entrer dans un univers où s’entremêlent réel et virtuel.

Son livre:

  • Une toile large comme le monde, Ed. Zoé

 

0 Commentaire

Pour commenter