Ces seniors qui jouent les figurants pour le cinéma

photos: © Philippe Pache

En Suisse romande, ils sont des centaines à rêver de cinéma. Parmi eux, des seniors qui sont ravis à chaque fois qu’on les sollicite. Témoignages.

« Ouais, t’as juste fait de la figuration ! » Dans le langage de tous les jours, ce genre de remarque n’est guère élogieux, en tout cas un poil ironique. Pourtant ! A 81 ans, Eddy, Marisa ou Micheline prennent sur leur temps pour participer à des tournages, qu’il s’agisse de films, de téléfilms ou de publicité. Ils ne le font pas pour l’argent, ni pour la gloire. Souvent, ils passent une journée entière à patienter avant de  tourner, finalement, deux ou trois minutes, sans même avoir l’assurance que la scène ne sera pas coupée au montage. Et le tout contre un émolument modeste, généralement entre 100 fr. et 150 fr. ! Alors, pourquoi se donnent-ils autant de peine. Tout simplement pour le plaisir, et quel plaisir!

 

« C’est l’avantage avec les seniors, ils savent très bien ce qui les attend. Contrairement aux jeunes qui rêvent encore de Hollywood, les 50 ans et plus veulent juste s’amuser, se faire des amis et passer du bon temps, explique François Roch, fondateur et directeur des sites Comedien.ch, pour les acteurs professionnels, et Cinecasting pour les amateurs désirant faire de la figuration. Contre une cotisation de 39 fr. (pour une durée de cinq mois), tout un chacun peut s’inscrire, y mettre ses photos ainsi que sa description et espérer ainsi taper dans l’œil d’un recruteur.

 

En Suisse romande, ils sont entre 400 et 500 à être enregistrés dans ce grand réservoir à figurants. Des plus jeunes aux plus anciens. « Mais les plus de 55 ans sont moins nombreux sur le marché qui passe aussi beaucoup par les réseaux sociaux. Ils ont donc plus de chances d’être contactés pour un tournage, note François Roch. Et, selon ce que j’entends, ils sont ravis à chaque fois. Dans la mesure où ils ont les pieds bien sur terre, ils ne sont pas déçus. Alors que, à certains, il faut vraiment dire : « Ne rêvez pas, ne lâchez pas votre boulot. » Parfois, d’aucuns s’attendent à être appelés tout de suite et souvent. La réalité, c’est que, en Suisse romande, il y a trois à quatre tournages, par année, de films, de documentaires et de pubs. C’est un tout petit marché. »

Heureusement, nos seniors se satisfont de cette situation. Et se réjouissent à chaque fois que le téléphone sonne, même si ce n’est pas souvent.

J.-M.R.

TÉMOIGNAGES

« J’aimerais tourner avec Julia Roberts »

Eddy Cornaz, 81 ans, Genève

Quand il entre dans son bureau, le visiteur comprend ce qui motive Eddy Cornaz dans la vie : la curiosité et la soif d’expériences nouvelles. Partout, sur les murs, des photos montrent ce formidable appétit. On le voit, plus jeune, dans des postures complexes de yoga, mais aussi au volant d’une formule 1, lors d’une journée de découverte, et, évidemment, sur scène avec une troupe de théâtre amateur. C’est que notre homme a pris goût au spectacle depuis ses débuts dans la figuration. Un peu par hasard. « Non, le cinéma, ce n’est pas un rêve d’enfant. C’est François Roch, le directeur de Cinecasting, qui m’a demandé, un jour, si je voulais essayer. » On est en 2008 et cet ingénieur de formation, devenu par la suite enseignant en yoga et en sophrologie, fait sa première incursion dans la figuration pour une pub. Il n’en gardera pas un grand souvenir, mais, depuis, il n’a plus jamais arrêté. Il ne s’en cache pas d’ailleurs, il aimerait que le téléphone sonne plus souvent, même si son emploi du temps — il travaille encore — ne lui permet pas toujours de répondre positivement aux sollicitations.

Attendre sur un plateau ne lui pèse pas : « Cela fait partie du job, explique-t-il. Mais ça me passionne de voir tout le bastringue nécessaire pour tourner une scène. » Par expérience, il sait aussi « qu’on ne reçoit jamais de copies de la scène. » Il s’est toutefois vu sur l’écran « avant même le générique, en costume blanc, dans Cyanure », un film helvético-québécois avec l’acteur canadien Roy Dupuis comme vedette.

Eddy ne se plaint pas non plus des modestes émoluments des figurants même si, « une fois, j’ai été payé plus cher, 250 fr. la journée. Mais on m’a expliqué que c’était pour avoir tourné en slip pour la RTS. Une émission qui évoquait la sexualité des seniors », se marre-t-il. Une actrice avec laquelle il rêverait de « partager » un plateau ? La réponse fuse : « Julia Robe

 

« J’ai aidé Anny Duperey à se relever »

Marisa, 57 ans, Clarens (VD)

Disons-le, Marisa a la tchache. Mais aussi volubile soit-elle, lorsqu’elle s’est retrouvée assise à côté d’une vedette sur un tournage, elle n’a pas ouvert la bouche. « J’étais à 30 centimètres d’Anny Duperey et je ne savais pas quoi lui dire », avoue en rigolant cette pétillante citoyenne de Clarens, réceptionniste à la police dans la vie. Les deux femmes n’ont donc pas échangé un seul mot. Plus tard, lors du tournage de la scène, il y a eu toutefois un contact. « Elle devait trébucher et, avec d’autres figurants, j’ai aidé à la relever. »

 

Mère pas peu fière de ses deux grands enfants, Marisa D’amario-Piceci est arrivée dans le cinéma un peu par hasard. « J’avais un magasin de fleurs. Un jour, on m’a demandé si j’acceptais qu’on y tourne une scène d’un téléfilm, La vierge noire. J’ai dit oui et j’ai été fascinée par tout le travail de répétition que cela demandait en amont. » Bingo, notre optimiste de service s’est inscrite sur le site … sans se faire d’illusions, juste pour le plaisir et la perspective de moments de détente. « J’ai un travail très sérieux, c’est une manière de m’évader », dit-elle. Sans pour autant se prendre la tête.

 

A Clarens, aucune photo ni allusion au 7e art dans sa maison très chaude et colorée. Chaque pièce a sa couleur et sa décoration. Oui, la bonne humeur est manifestement la marque de fabrique de notre interlocutrice qui, sur sa carte de visite, a également pu inscrire une figuration dans une publicité pour des déodorants sans aluminium. « On a vraiment bien rigolé sur le tournage. » On la croit. Fan de danse et de karaoké, elle a adoré aussi participer dans le public aux « Coups de cœur » d’Alain Morisod. Et, lorsqu’on lui demande le nom d’un acteur avec lequel elle rêverait de tourner, son cœur balance entre deux hommes : Pierce Brosnan et Richard Gere. On comprend son hésitation.rts, je la trouve formidable .»

 

«Mon rêve, tourner avec Coline Serreau»

Micheline Geiser, 71 ans, Peseux (NE)

Sur ses genoux, un classeur « Figuration »  : on y trouve des coupures de presse et sa correspondance avec des sociétés de production. Micheline Geiser est sérieuse, même si elle sait que son rôle est secondaire. Elle a dû revoir trois fois sa première incursion au cinéma pour se reconnaître  dans Le temps d’Anna. Ou, plutôt, sa main et un pied ! Mais cette psychologue de formation ne s’en formalise pas. « Il ne faut pas rêver. J’aime simplement cette idée d’apporter ma pierre à l’édifice. »

Micheline a les pieds bien sur terre. C’est d’ailleurs par ricochet qu’elle est entrée dans le monde du 7e art. « Le cinéma, ce n’était vraiment pas un rêve de gosse. En 2000, j’ai eu un coup de foudre pour l’opéra.  Je suis entrée dans une troupe à Neuchâtel et j’ai aussi suivi une école de théâtre. Puis, j’ai eu des ennuis de santé et je ne me sentais plus assez fiable pour tenir un rôle. Et c’est en 2015, quand j’ai vu une petite annonce dans le journal local pour faire de la figuration que j’ai eu envie d’essayer. » Une expérience qui lui a plu. Depuis, elle a tenu sa place dans pas mal de courts métrages d’étudiants en cinéma, tourné une publicité pour Pro Senectute et un nouveau long métrage en 2017, Le vent tourne avec Mélanie Thierry. « J’aimerais tourner davantage. » Elle avoue encore avoir beaucoup d’admir e Serreau, la réalisatrice de Trois hommes et un couffin, entre autres.

 

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