Vincent Veillon et Vincent Kucholl: «Nous sommes de gros bosseurs»

De 120 secondes à 26 minutes, les humoristes chouchoux des Romands sont passés de la radio à la scène puis à la télévision avec succès. Nous les avons rencontrés juste avant leur triomphe au Paléo, lieu de leur première rencontre.

Ils partagent un prénom. Mais aussi le devant de la scène, un sens affirmé du spectacle et de l’humour. Une même vision du monde, tout simplement. Les «deux Vincent», Veillon et Kucholl, étaient faits pour se rencontrer, pour se compléter. A la scène, l’un pose les questions, l’autre y répond par l’entremise des multiples personnages qu’il incarne. Cette complicité teintée de respect se poursuit à la ville. A l’heure de l’interview, le «je» s’efface presque toujours devant le «nous». Même la vapoteuse passe d’un Vincent à l’autre! Le «vieux couple» – comme ils se définissent eux-mêmes avec cette sympathie nuancée de sérieux – a ses habitudes. En 6 ans de vie professionnelle commune, le binôme lausannois a en effet appris à se connaître. Après l’émission radio 120 secondes (de 2011 à 2014), leur spectacle dédié à la Suisse, puis leurs 26 minutes à la télévision depuis le début de l’année, les deux hommes, également membres de la troupe d’improvisation Avracavabrac, vont tenter de séduire les festivaliers du Paléo lors d’un spectacle taillé sur mesure. Rencontre «chavirante» au bord du lac lausannois de Sauvabelin.

 

Vous êtes passés de 120 secondes par jour à la radio à 26 minutes hebdomadaires à la télévision en début d’année. Qu’est-ce qui a fondamentalement changé?

Vincent Veillon: On travaille désormais avec une équipe constituée de 5 autres personnes. C’est génial, car cela crée une émulation différente et nouvelle, mais cela demande aussi une autre gestion. Avec Vincent, on se connaît par cœur, on sait comment bosser, on perd peu de temps. On a de surcroît monté notre propre boîte de production, un milieu où l’on a beaucoup à apprendre.

Vincent Kucholl: On sent que le gros paquebot télé est plus difficile à manœuvrer que la petite barque de la chronique radio que l’on préparait avec des bouts de ficelle! Pour moi, le plus compliqué a été de transposer la narration dans un monde où l’image y participe directement. En radio, le décor était planté grâce à des mots ou des sons. Cela influe évidemment sur l’écriture et le tournage du sketch.

Y a-t-il plus de pression?

V. K.: Elle est différente. A la radio, le format permettait de corriger le tir le lendemain si nous n’étions pas très satisfaits de notre chronique.

V. V.: Là, on doit vivre avec un échec durant 7 jours. Il faut apprendre à l’accepter.

Depuis le début de l’année, vous avez tourné treize émissions. A l’heure de la pause estivale, quel bilan en tirez-vous?

V. K.: Avec près de 28 % de parts de marché, les audiences sont bonnes. En plus, les séquences de l’émission postées sur internet sont bien partagées. Cela dit, nous allons affiner notre concept pour la rentrée, puisque nous avons déjà signé pour une saison de plus.

V. V.: On essayera d’élargir la palette de nos chroniqueurs. Le vivier est vaste, mais encore faut-il trouver des personnes avec lesquelles nous partageons les mêmes affinités.

Quelle a été la rubrique la plus difficile à gérer?

V. K.: L’interview de l’invité est la partie la plus fragile. D’une part, nous n’avions pas d’expérience préalable, d’autre part elle n’est pas scénarisée.

V. V.: Au départ, on ne voulait pas du tout les briefer, mais on s’est vite rendu compte que l’exercice est périlleux, dans la mesure où ils ne savent pas s’ils doivent être drôles et faire des gags, à qui ils doivent répondre. On construit donc un peu en amont l’interview avec l’invité pour qu’il ait une ligne directrice.

 

Fin août, votre émission changera d’horaire, passant de 18 h 40 à 20 h 10. Cela implique des adaptations spécifiques?

V. K.: Il y aura plus de monde devant l’écran, et surtout plus de personnes âgées. Après mûre réflexion, nous avons décidé de ne pas en tenir compte. Durant notre tournée, le public était composé de personnes de tout âge, et c’était vraiment notre fierté. Il y a 20 ans, les gens de 80 ans étaient un peu décalés, mais aujourd’hui, peut-être suite à Mai 68, les vieux sont moins vieux! Et on ne veut pas réfléchir en termes de marketing, de cœur de cible ou de communication. Car là, cela deviendrait un produit.

Les Suisses aiment-ils rire d'eux? 

V. V.: Nous avons découvert que les Suisses aiment bien l’autodérision, à la différence des Français, par exemple. Mais nos sketches sont toujours teintés de tendresse et ne cherchent pas à blesser. 

V. K.: En Suisse, nous possédons une sorte de cynisme anglo-saxon, mais je ne pense pas qu’il y ait un humour romand.

Vous-mêmes, qu’est-ce qui vous fait rire?

V. K.: Actuellement, je serais bien incapable de citer un humoriste dont je rêve de voir le spectacle. Je trouve qu’il y a trop de stand-up, et qu’ils finissent tous par se ressembler. Parmi les anciens, j’aime Les Inconnus, Coluche, Desproges, les Monty Python et Chaplin, le Dieu. Les temps modernes et Le dictateur, ce sont des monuments. D’incroyables satires. Un soir, chez mon arrière-grand-mère, alors que j’avais 8 ou 9 ans, on a ri aux larmes devant Un roi à New York. Je me suis dit qu’elle risquait de mourir de rire!

V. V.: J’ajouterais aussi Les Nuls ou Le Petit Journal, même s’ils sont parfois trop prévisibles. Les thématiques des humoristes actuels, qui parlent du quotidien et de la sphère privée, me semblent un peu vides. On est de plus en plus rarement dans l’engagement social ou politique. Voir que ces thématiques futiles cartonnent n’est pas un bon signe. 

Quel regard porte votre entourage sur votre travail?

V. K.: Ma mère est excessivement fière. Mon père, lui, l’est devenu il y a quelques années. Je regrette juste que ma grand-mère soit morte en 2010, à 89 ans. Nous étions très proches. C’était une dame lettrée, bien élevée, mais avec qui je regardais l’émission Cocoricocoboy, un brin vulgaire. Elle était vraiment très ouverte. 

V. V.: Mes parents me donnent régulièrement des feedbacks, et savent se montrer critiques. Mon père, politicien UDC, est très exigeant avec lui-même comme avec les autres. Récemment, il m’a dit qu’à Berne il était devenu le père de Vincent Veillon, alors qu’avant, là-bas, on parlait de moi comme du fils de Pierre-François Veillon. Il a parfois des points de vue arrêtés, mais je sais que c’est un homme respectable, dont j’apprécie la vision des choses et les conseils.  

Le 24 juillet, vous serez sur la grande scène du Paléo Festival. Un nouveau défi, d’autant que le public ne sera pas forcément acquis à votre cause…

V. V.: C’est clairement le truc le plus flippant qu’il m’a été donné de faire. On n’aura qu’une seule chance, sans séance de rattrapage. Et face à nous, il y aura près de 40 000 personnes, soit environ la moitié du public que l’on a eu lors des 145 dates de notre tournée! Quand je vois l’évolution entre la première et la dernière représentation de notre spectacle…

V. K.: L’expérience parle aujourd’hui en notre faveur, on a développé certains réflexes. On espère juste que les gens rigoleront et qu’ils ne partiront pas!

 

De quoi allez-vous leur parler?

V. V.: Du Paléo. Ce sera une création originale d’une heure et demie, mais qui reprend les ressorts de notre spectacle, avec un conférencier, des projections et des personnages.

Etes-vous des habitués du festival?

V. K.: Oui. On s’y est même rencontrés, en juillet 2009. Je me baladais et Vincent travaillait sur le stand de la RTS. Le courant est tout de suite passé. On s’est bourré la gueule une première fois. Tout s’est ensuite fait naturellement. J’ai vu des vidéos réalisées par Vincent pour la RTS qui m’ont plu. Alors, quand Couleurs 3 a décidé de délocaliser son antenne pendant une semaine en Australie, en décembre de la même année, on a proposé à la direction de la chaîne de travailler ensemble sur des vidéos. Puis tout s’est enchaîné...

Parlez-nous de votre complémentarité?

V. K.: D’abord de par notre formation (Vincent Kucholl est licencié en sciences politiques et a fait l’école de théâtre Serge Martin; Vincent Veillon possède un bachelor de l’ECAL en nouveaux médias, NDLR). Ensuite, on partage la même vision du monde: qu’il va droit dans le mur! Nous sommes tous deux joyeusement désespérés! Heureusement, tout est une question de focale. En regardant le lac de Sauvabelin qui nous fait face, on peut en tout cas se dire que la vie est belle! Nous sommes aussi très exigeants, et peinons donc à être satisfaits. Enfin, nous sommes de gros bosseurs. 

Vincent Veillon, ce n’est pas frustrant d’être le plus sérieux des deux sur scène?   

V. V.: C’est cool de mettre Vincent en valeur. Depuis le début, cela fait partie de notre équilibre. C’est une superbe expérience d’être dans la sobriété, de développer un autre registre que celui du clown. Cela me va bien, et on y trouve chacun sa place.

Vous vous engueulez souvent?

V. V.: Parfois, comme un vieux couple!

Ce sont les dix ans qui vous séparent qui sont à l’origine de ces disputes? Un conflit générationnel?

V. V.: On ne ressent pas cette différence d’âge. Quoique… Il me trouve parfois un peu susceptible, colérique.

V. K.: Immature!

V. V.: Mais du haut de ses 39 ans, il est un peu chiant, vieux con!

 

Qu’espérez-vous gagner avec l’âge?

V. V.: Beaucoup de fric (rires)! Plus sûrement de l’expérience, être grand-père aussi.

V. K.: Ne faudrait-il pas être père avant? On a des copines, mais pas d’enfants, bien que mon amie en ait deux, de 13 et 15 ans.

Et qu’avez-vous peur de perdre? 

V. K.: La santé. Cela me fait peur de rouiller! On fait du sport par période. Notre hygiène de vie est d’ailleurs aussi périodique.

V. V.: Nous sommes des épicuriens.

Craignez-vous de lasser?

V. K.: Pour ne pas être trop vus, nous ne répondons en effet pas positivement à toutes les sollicitations.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, vous bénéficiez d’une incroyable aura médiatique…

V. K.: Cela fait partie des effets collatéraux du métier, même si on ne l’a jamais recherchée.

V. V.: La difficulté, quand on est accosté par des gens, c’est de trouver la bonne distance. Si l’on est trop proche ou trop réservé, cela passe vite pour de la prétention. Les gens projettent beaucoup de choses sur nous, souvent fausses. Nous n’avons pas changé! Je suis content que ma copine, qui a vécu deux ans à Bangkok, n’ait pas été au courant de notre notoriété.   

Y a-t-il un de vos personnages que vous n’appréciez plus autant qu’avant?

V. V.: Peut-être le tout premier, Chollet, agriculteur de Bottens. Et nous ne sommes pas les seuls. A la base, il devait être l’interviewer principal de l’émission, mais on a tout de suite eu des réactions négatives.

Cela veut dire qu’il y aura de nouveaux personnages?

V. K.: Nous n’avons pas d’atelier de personnages! Gilles Surchat, par exemple, est né par hasard un matin après que j’eus mis de vieilles grosses lunettes trouvées dans mon armoire et que j’eus commencé à parler avec l’accent jurassien.

Entre la radio – Vincent Veillon contribue d’ailleurs encore à l’émission Hors-Piste – la scène et la télévision, où avez-vous le plus grand plaisir?

V. K.: C’est le cocktail qui est intéressant. Il y a des représentations du spectacle qui étaient proches de l’orgasme, des sketchs qui sont un vrai plaisir quand le public y répond bien, et en radio, on a eu de beaux fous rires.

V. V.: De toute façon, on n’aime pas les catégorisations. On ne sait d’ailleurs pas vraiment ce que l’on fait. Nous sommes juste des artisans.

 

Propos recueillis par Frédéric Rein et Blaise Willa

 

Les sketches des humoristes

0 Commentaire

Pour commenter