La pianiste Brigitte Meyer joue plus que jamais de l’intérieur | generations-plus.ch

La pianiste Brigitte Meyer joue plus que jamais de l’intérieur

photos: © Yves Leresche

Voilà plus de soixante ans que Brigitte Meyer donne des concerts. Mais c’est à 11 ans déjà que cette pianiste a joué pour la première fois en public.

Dans la vie de Brigitte Meyer, on dirait qu’il y a toujours un lac. A Bienne, tout d’abord, où elle voit le jour dans une Europe encore en guerre. Puis à Lausanne, où elle vit aujourd’hui une partie de l’année, dans un merveilleux petit appartement retiré, perché sur les toits. De sa chambre à coucher, où elle a installé un piano numérique devant la fenêtre, la vue sur le Léman est panoramique. Il y a enfin la région du lac de Constance, où sa belle maison, au bord de l’eau, abrite ses deux Steinway. C’est aussi là, à Uttwil, qu’elle a donné des cours de maître, en août dernier.

«Au fond, je suis chez moi dans les CFF», s’amuse Brigitte Meyer qui partage donc son temps entre la Suisse alémanique et la Suisse romande, où elle enseigne depuis plus de vingt ans au Conservatoire de Lausanne et à la Haute Ecole de musique. Lors de ces trajets hebdomadaires en train, vous ne la verrez toutefois jamais portant un casque sur les oreilles. « Je n’en ai pas besoin, tant je suis remplie de musique », explique, d’une voix douce mais ferme, cette femme d’une intense musicalité naturelle et intérieure.

Passion dévorante

Née dans une famille de musiciens, Brigitte Meyer ne tarde pas à désigner du doigt l’instrument qui l’accompagnera sa vie durant. Un beau jour, son père, bon chanteur, et sa mère, organiste et violoniste, découvrent leur fillette, vers le piano droit familial. Tout juste assez grande pour atteindre les touches de ses petits doigts, elle tire, émerveillée, les premiers sons de ce Burger Jacobi, fabriqué à Bienne. A 6 ans et demi, alors qu’elle sait déjà jouer, elle prend ses premiers cours. « Mes parents ne m’ont pas poussée, encore moins pressée, précise Brigitte Meyer. Ils tenaient à ce que j’aie une enfance normale. » Mais la passion est la plus forte et la pianiste en herbe doit surtout se faire prier pour aller jouer dehors avec ses camarades.

 

 

A 11 ans, Brigitte Meyer donne un premier concert. Commence le temps des études. Avec Denise Bidal, à Lausanne, puis Bruno Seidlhofer, à l’Académie de musique de Vienne, où Brigitte Meyer obtient des titres prestigieux ne laissant plus place au doute : cette jeune femme sera une pianiste de carrière. En 1975, la voici première finaliste du Concours Clara Haskil à Vevey. Concerts, festivals, enregistrements, les engagements de Brigitte Meyer sont de plus en plus nombreux et prestigieux. Son talent et sa personnalité font le tour du monde : Europe, Amériques, Moyen-Orient, Japon, les plus grandes salles de la planète résonnent de ses interprétations de Mozart. Mais le répertoire de cette Suissesse dont le visage apparaît sur la couverture de plusieurs disques d’anthologie est vaste: Haydn, Beethoven, Schubert, Chopin, Schumann, Bach, bien entendu, mais encore Ravel ou Janácek.

Continuer de jouer

Acclamée, applaudie, Brigitte Meyer n’en est pas moins proche de ses enfants. En 1978, son aîné, Nicolas, perd la vie. Il a seulement 6 ans. Comment se relever d’un tel drame ? En continuant de jouer. Cette force lui sera donnée au contact du chef d’orchestre zurichois Edmond de Stoutz. Sous sa direction, un enregistrement, daté d’octobre de cette année-là, témoigne de cette grâce : le Concerto de Mozart n° 27, K 595, avec l’Orchestre de chambre de Zurich.

 

 

Une dizaine d’années plus tard, Brigitte Meyer entend l’appel de ses deux autres enfants, alors adolescents: Jean, futur musicien, et Charlotte, qui deviendra violoniste, ont besoin d’elle à leurs côtés. Les grands voyages, les rendez-vous bookés par son précieux manager new yorkais passent désormais après la vie de famille. « J’ai assumé, dès lors, plus d’heures d’enseignement, alors même que j’avais toujours dit que je n’étais pas faite pour cela. » Très vite, l’interprète prend du plaisir à la tâche. De grands noms du piano actuel suivront ses cours, parmi lesquels Louis Schwizgebel-Wang, Ariane Haering et Esther Walker. A tous ses élèves, Brigitte Meyer essaie de transmettre le sens caché des œuvres en insistant sur l’essence spirituelle de la musique : « Un véritable rite de communion entres les humains », comme elle le dit sur son site web, conçu par son fils Jean, qui s’exprime dans l’univers de la  musique techno. C’est vrai, les temps changent, les artistes deviennent leurs propres managers sur les réseaux sociaux, dans une planète musicale mondialisée par YouTube. Brigitte Meyer s’y retrouve-t-elle ? Disons qu’elle observe avec circonspection l’évolution de l’enseignement dans les hautes écoles de musique: «Pour moi, le système inauguré par Bologne a tout faux. On pousse les élèves à devenir des technocrates. Les étudiants passent leur temps derrière un ordinateur et trouvent de moins en moins d’espace pour jouer de leur instrument. Ce ne sont plus des études artistiques. » Un jugement assumé par Brigitte Meyer qui aime tant retrouver cette attention profonde accordée à la musique. C’est notamment le cas au Japon, où l’écoute du public est d’une qualité telle que la pianiste se sent « soulevée » durant les concerts. En des temps d’ouverture politique, en 1999, elle a aussi découvert l’Iran. La pianiste suisse y a donné des cours d’interprétation à des élèves « extrêmement doués, vifs et intelligents.»

«Je joue comme les Viennois»

Ces jours-ci, lorsqu’elle se retrouve devant un piano, Brigitte Meyer laisse ses doigts courir sur la Barcarolle de Rachmaninov. « Cela permet de voir si le piano sait chanter », sourit-elle. Face au lac et aux montagnes, à Lausanne, dans sa chambre, cette musicienne hors pair laisse aller ses pensées qui la ramènent à une autre ville, chère à son cœur : « Je ne joue pas comme les Lausannois, moi. Je joue comme les Viennois. Ici, les gens préfèrent une esthétique arrondie. Cela doit être toujours joli. » N’empêche, Brigitte Meyer se sent bien dans le canton de Vaud. Tout ce bruit, cette fête, dans la ville, sous ses fenêtres, elle aime bien. Et, quand elle en ressent le besoin, il lui suffit de fermer les yeux. Sa musique à elle prend alors le dessus sur tout. Et elle s’en va où elle veut.

Nicolas Verdan

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