Jean d'Ormesson: «J’attends la mort sans impatience, mais de bon cœur» | generations-plus.ch

Jean d'Ormesson: «J’attends la mort sans impatience, mais de bon cœur»

© Corbis Images

Jean d'Ormesson nous a quittés à l'âge de 92 ans. Générations l'a rencontré il y a tout juste deux ans. Son œuvre venait d'entrer dans la Pléiade et il publiait alors un récit autobiographique fleuve. Retour sur cette magnifique rencontre.

Nonagénaire, le monsieur en chemise bleue et pantalon couleur brique qui avance d’un pas souple dans les couloirs de son éditeur Gallimard ? Difficile à croire. Encore plus lorsque ses célèbres yeux bleus s’allument pour raconter une anecdote savoureuse. Comme celle de cette dame qui lui écrit pour lui demander de bien vouloir inviter sa fille à souper... Et quand il se met à déclamer des vers de Racine — une scène d’Andromaque, puis de Phèdre et qu’il se laisse emporter dans l’ivresse des mots, Jean d’Ormesson paraît un tout jeune homme.

 

Bouillant. Joueur. Rieur. Prêt à saisir chaque occasion que lui tend la vie pour y glisser tantôt de l’érudition tantôt de la facétie. D’ailleurs, son prochain livre*, 450 pages de souvenirs autobiographiques égrainés dans un dialogue entre lui et son surmoi, parcourt 90 années bien remplies en rencontres avec l’histoire et en camaraderies avec des personnalités hors du commun dans la légèreté d’un écrivain qui ne serait pas entré à la Pléiade et encore moins à l’Académie française. « J’espère n’avoir pas tout inventé », déclare-t-il avec malice.

Comment allez-vous aborder cette année qui vient ?

Avec lucidité. Le monde est rude autour de nous. Tout va plutôt mal. Mais tout a toujours été plutôt mal. Alors mieux vaut se réjouir d’être au monde que de s’en plaindre. Bien qu’homme de droite, je crois au progrès. Je ne suis pas nostalgique du passé. Ça n’était pas mieux avant. La vie était plus difficile. Personne ne supporterait de revenir en arrière.

Quand j’avais 15 ans, le choix c’était Hitler ou Staline. Vous croyez que c’était gai ? Sans compter qu’on était obligé de choisir son camp. Comme j’ai été heureux à la Libération et à la chute du mur de Berlin, quand on en a eu fini avec Hitler et Staline !

Quand on regarde le chemin parcouru durant 90 ans, comme vous venez de le faire dans votre récit autobiographique, quelles sont les choses vécues qui donnent le plus de relief ?

Les relations avec les trois ou quatre jeunes femmes que j’ai connues et qui ont compté pour moi. Stendhal disait : « L’amour a été la grande affaire de ma vie », eh bien, je dirais pareil. La seule chose qui compte vraiment dans la vie, c’est l’amour même s’il est malheureux. Le reste n’a aucune importance. Grâce à Dieu, j’ai renoncé à des aventures politiques, à des réunions à l’Académie, à des conférences et à des articles pour aller au cinéma avec une femme qui me plaisait. Grâce à Dieu, oui ... Au moins, je n’ai pas de remords. Juste quelques regrets.

Justement. A quoi fait référence, le « malgré tout » du titre de votre dernier livre ? Que regrettez-vous ? 

Le titre de mon livre est un vers d’Aragon pour qui j’ai toujours eu beaucoup d’admiration. Le « malgré » désigne à la fois les choses que j’ai faites alors que je ne l’aurais pas dû, et celles que je n’ai pas faites.

Vous êtes toujours dans la culpabilité que votre père soit décédé avant qu’il puisse être fier de vous ?

Mon père, que j’aimais beaucoup, est mort en pensant que j’étais un voyou dont il n’y avait rien à espérer. Pendant longtemps, je n’ai pu parler de lui sans fondre en larmes. Sur le plan politique, mon père était un homme très modéré, un chrétien de gauche. Il a été nommé ambassadeur par Léon Blum, durant le Front populaire. Il n’aimait pas qu’on attaque le gouvernement socialiste, ce dont évidemment ne se gênait pas la famille de ma mère, très catholique, monarchique, réactionnaire.

 

Au niveau des mœurs, en revanche, mon père était extrêmement à droite. L’idée que j’ai une petite amie le mettait hors de lui. Je suis persuadé que si j’ai été directeur du Figaro, si je suis rentré à l’Académie française, si j’ai accepté la Légion d’honneur, je l’ai fait en souvenir de mon père pour que là-bas, il se rende compte que j’ai quand même réussi à faire mon chemin dans les institutions.

Cela a dû vous paraître cocasse de recevoir cette distinction en 2014 par un président socialiste !

J’étais à Fribourg quand j’ai découvert, en lisant Le Figaro, qu’il m’avait été attribué la Grand-Croix de la Légion d’Honneur. Voyant que l’économiste Thomas Piketty, plus à gauche que le Président Hollande l’avait refusée, moi, qui suis dans l’opposition, je me suis demandé que faire. J’ai appelé mes amis, Alain Juppé, François Fillon, Nicolas Sarkozy , et ils ont été unanimes pour me dire de l’accepter. François Hollande me l’a remise en prononçant un discours tout à fait charmant.

Quelles sont les choses que vous regrettez de n’avoir pas faites ?

J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie. J’ai été formidablement privilégié. Mon père n’avait pas de fortune, mais je n’ai jamais manqué de rien. Il aurait donc été honteux que je ne fasse pas un petit quelque chose de ma vie. J’ai écrit des livres, dont certains sont entrés dans la Pléiade. C’est bien. Mais trouveront-ils encore des lecteurs dans cinquante ans ? Pas sûr. J’aurais aimé écrire un chef-d’œuvre, une sorte d’Iliade et d’Odyssée comme Homère ou les Essais de Montaigne.

Etes-vous content d’être nonagénaire et donc d’avoir du recul sur les évènements ?

L’âge n’apporte rien. Je me souviens très bien de ce que je pensais à 20 ans des académiciens qui donnaient des leçons aux jeunes gens : je les vomissais ! Alors, j’essaie de ne pas être le vieillard qui donne des leçons aux jeunes gens. D’ailleurs, j’attends la mort sans impatience, mais de bon cœur. Oui, oui. Ecoutez, je suis arrivé à un âge très avancé, le gâtisme me guette, donc quand elle viendra, elle sera la bienvenue. Mais pas besoin que cela soit tout de suite ! 

 

Qu’est-ce qui vous étonne dans le monde d’aujourd’hui ?

Qu’il change si vite. Le monde a toujours changé. L’invention de la roue, de l’imprimerie ont provoqué des changements formidables. Mais ces changements étaient lents. Aujourd’hui, tout s’accélère. Nous avons connu la fin de l’imprimerie, le début de l’électronique et déjà la fin de l’électronique, puisque nous sommes passés au numérique ... Le grand changement en cours est celui de la fin de la nation. On va vers une communauté européenne, qui elle-même va vers une communauté mondiale. La preuve avec tous ces migrants. Toutes les personnes qui sont attachées à la nation vont beaucoup souffrir. D’où le succès des mouvements d’extrême droite.

Vous venez d’une époque où la langue et la culture françaises rayonnaient dans le monde. Comment vivez-vous leur déclin ?

J’aime cette phrase d’André Malraux : « La France n’est jamais plus la France que lorsqu’elle est la France pour le monde. » Mais elle ne l’est plus guère. La langue française et la culture ne sont plus ce qu’ils étaient, il y a cent ans. Jusque dans les années 1930, tout ce qui était publié chez Gallimard était traduit en américain, c’est devenu très rare aujourd’hui. Pour moi, la fin du français remonte au 10 mai 1940, après que la France a été battue en dix jours. Même si de Gaulle a fait croire aux Français qu’ils avaient retrouvés de la grandeur, la France est restée fragile.

 

Trouvez-vous encore des partenaires capables de renvoyer la balle au virtuose du bel esprit et des belles sentences que vous êtes ?

Difficilement. Quand j’étais jeune, j’ai connu des Pierre Benoit ou Maurice Genevoix, qui connaissaient par cœur des pièces entières de Racine ou de Corneille. Moi, j’ai su encore par cœur quelques scènes mais les trentenaires d’aujourd’hui, même parmi les plus brillants, n’apprennent plus par cœur. Ils cliquent sur leur smartphone. C’est épatant, internet, mais il faut reconnaître que la conversation était plus amusante avec un Eugène Ionesco ou avec un Marcel Pagnol qu’avec une personne qui a les yeux rivés sur un écran.

Quel est votre secret pour connaître autant de citations, poèmes et extraits de pièces de théâtre ?

J’apprends par cœur deux vers chaque jour. A la fin de l’année, cela représente un beau petit paquet !

Véronique Châtel

* Je dirais malgré tout que cette vie fut belle, Editions Gallimard

Jean d’Ormesson en quatre citations

1. «Nous ne publions pas les reines d’un jour»

C'est ce qu'a déclaré Hugues Pradier, le directeur de la Pléiade en accueillant quatre des œuvres de Jean d’Ormesson dans sa prestigieuse collection: Au revoir et merci, La Gloire de l’Empire, Au plaisir de Dieu, Histoire d’un Juif errant.

2. «Comment faites-vous pour être si populaire»

C'est la question que lui a posé François Hollande en le faisant grand-croix de l’Ordre national de la Légion d’honneur.

3. «Je vous donne vingt-quatre heures pas une de plus pour répondre oui ou non»

C'est ce que lui a dit le producteur du film Les saveurs du palais à Jean d’Ormesson à qui il a proposé le rôle de François Mitterrand aux côtés de Catherine Frot. «Je vous dis oui tout de suite», a répondu Jean d’Ormesson.

4. «Toute lettre mérite réponse»

C'est l’un des préceptes laissés par la mère de Jean d’Ormesson à son fils. Aujourd’hui qu’il en reçoit cent chaque matin auxquelles il ne parvient pas à répondre, Jean d’Ormesson est bien malheureux.

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